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Anne-Laure Thomas : le sexisme ordinaire en entreprise ne disparaît pas tout seul

Par eve gutierrez

8 femmes sur 10 sont victimes de sexisme ordinaire au travail en 2025. Blagues, interruptions en réunion, commentaires sur une grossesse : ces comportements semblent anodins, mais leurs effets sur la confiance et la carrière des femmes sont réels. Anne-Laure Thomas, engagée chez L'Oréal et au sein du collectif Stop au sexisme ordinaire, partage son diagnostic, ses conseils concrets et les leviers qui fonctionnent vraiment pour faire bouger les lignes en entreprise.

Eve : Qu’est-ce que le sexisme ordinaire ?

Anne-Laure : Le sexisme ordinaire se définit comme l’ensemble des attitudes, propos et comportements fondés sur des stéréotypes de sexe et dirigés, directement ou indirectement, contre une personne ou un groupe de personnes en raison de leur sexe.

En apparence, et la plupart du temps, cela peut sembler anodin. Pourtant, ce sexisme a pour objet ou pour effet, de façon consciente ou inconsciente, de délégitimiser, d’inférioriser, de manière insidieuse, parfois même sous couvert de bienveillance, et d’entraîner une altération de la santé physique ou mentale.

On le retrouve au quotidien à travers des blagues, des commentaires sexistes, mais aussi dans des faits et gestes tout au long de la journée. La plupart du temps, cela a un impact extrêmement négatif sur les femmes.

En 2025, huit femmes sur dix sont victimes de sexisme ordinaire au travail. Huit sur dix. C’est un chiffre qu’il est essentiel d’avoir en tête pour mesurer l’ampleur du sexisme et les dégâts qu’il cause.

Eve : Quelles sont les conséquences du sexisme en entreprise et pourquoi est-ce si important de lutter contre le sexisme ?

Anne-Laure : Le sexisme a des conséquences négatives directes sur la carrière des femmes, car il affecte leur confiance en elles. On peut se sentir délégitimée, infériorisée. Ce n’est pas un contexte professionnel sécurisant, ni un environnement dans lequel on se sent bien pour évoluer et faire évoluer sa carrière.

En résumé, le sexisme ordinaire au travail a un impact négatif sur la confiance en soi des femmes et, par conséquent, sur leur développement professionnel. C’est pourquoi il est essentiel de travailler sur ce sujet, en France comme partout dans le monde.

D’après le baromètre 2025, neuf salariés sur dix, tous genres confondus, reconnaissent que les propos sexistes nuisent au bien-être au travail, à la confiance en soi et à la santé des femmes. D’où l’importance de les identifier et de les sanctionner pour éviter leurs effets négatifs.

Eve : Est-ce que tu as des exemples de situations sexistes qui ont été désamorcées ou traitées en entreprise, chez L’Oréal ou ailleurs ?
Anne-Laure : Nous avons créé une initiative qui s’appelle Stop au sexisme ordinaire en entreprise, qui rassemble plus de 300 entreprises. Il est donc important de parler du sexisme au travail de manière globale, à l’échelle de la France.
On retrouve des propos très classiques, par exemple s’étonner qu’un homme aille chercher ses enfants à l’école en demandant si ce n’est pas plutôt sa conjointe qui le fait, ou encore commenter une grossesse en soulignant le fait que la personne est encore enceinte, ce encore étant totalement inadmissible.
Mais le sexisme peut être aussi beaucoup plus insidieux. En réunion, cela se traduit par le fait de couper systématiquement la parole à une femme et pas à un homme, de reformuler ce qu’elle vient de dire comme si son propos était moins clair, ou encore de s’approprier son idée.
Ce sexisme insidieux a un impact réel et négatif sur la confiance des femmes en elles, et il n’est pas tolérable.

Eve : Qu’est-ce que tu peux donner comme exemples de façons de traiter ces situations ? Quels sont tes conseils et ceux du collectif Stop au sexisme ?
Anne-Laure : La première étape, c’est l’identification. Comme je l’évoquais, couper systématiquement la parole à une femme ou reformuler ses propos peut sembler anodin, mais lorsque cela se répète une, deux, trois fois, cela devient évident : c’est du sexisme.
À partir de là, nous avons tous un rôle à jouer. Le rôle du témoin est essentiel. Une personne témoin doit pouvoir intervenir et dire, par exemple, d’arrêter de couper la parole. Cette intervention permet de nommer la situation.
Dans Stop au sexisme, il y a tout un travail d’information, de sensibilisation et de formation pour identifier le sexisme : comprendre ce que c’est, comment il se manifeste en entreprise et ce que l’on peut faire concrètement. C’est un point clé, et c’est là où nous avons toutes et tous un rôle à jouer.

L’information, la sensibilisation et la formation sont essentielles. C’est d’ailleurs le premier point de l’acte d’engagement Stop au sexisme : la tolérance zéro. L’idée est d’afficher clairement, partout dans l’entreprise, qu’il n’y a aucune tolérance pour le sexisme.

Eve : Qu’est-ce que tu aurais envie de dire aux collaborateurs pour qu’ils agissent en tant que témoins ?
Anne-Laure : Ne jamais hésiter. Ne jamais hésiter à agir, à dire, à faire comprendre que ce qui vient de se passer – une scène, une blague, un soi-disant trait d’humour – relève du sexisme. Cela permet à la personne auteur de ces propos ou comportements d’en prendre conscience et de ne pas recommencer, et à la personne victime de ne pas se sentir seule.

Il est toujours plus difficile de réagir quand on est la personne directement visée que lorsqu’on est témoin. Il est évidemment important d’encourager les victimes à réagir, mais il est tout aussi essentiel que les témoins se mobilisent.

Les témoins ont une vraie responsabilité : réagir à une scène de sexisme permet à l’auteur de l’identifier et d’entendre que cela n’a pas sa place dans l’entreprise. Cela n’a sa place nulle part.

Lorsque l’entreprise affiche clairement une politique de tolérance zéro, les témoins qui assistent à une scène de sexisme doivent le signifier à la personne concernée. C’est la seule manière d’éradiquer ce type de comportements : par la prise de conscience et le rappel constant que le sexisme n’a pas sa place au travail.

Eve : Qu'est-ce que tu donnerais comme conseil pour mobiliser les hommes sur le sujet ?
Anne-Laure : Nous avons tous et toutes un rôle à jouer. Il est extrêmement important que tout le monde ait ce sujet en tête.

Le sexisme touche huit femmes sur dix, mais les hommes peuvent aussi en être victimes, notamment dans leur rôle de père ou dans leur rôle de manager. Par exemple, on peut reprocher à un homme d’être trop doux en management.

Le sexisme n’a sa place ni pour les femmes ni pour les hommes. La première étape, c’est donc de l’éradiquer pour tout le monde. C’est une question de bien vivre ensemble. Vivre ensemble, ce sont les hommes, les femmes, et plus largement toute la diversité. Nous avons toutes et tous la responsabilité d’éliminer ce qui n’a pas sa place en entreprise, et le sexisme n’y a clairement pas sa place.

On observe une vraie évolution du rôle des hommes depuis quelques années, notamment grâce au travail mené par les entreprises signataires de Stop. Les hommes ont vu les campagnes de communication, ils sont informés, ils identifient beaucoup mieux le sexisme en entreprise et savent qu’ils ont un rôle à jouer en tant que témoins.

Les évolutions sont réelles, marquantes et nécessaires. Dans le baromètre 2025, 60 000 hommes ont répondu au questionnaire. Cela montre qu’ils se sentent concernés, et c’est extrêmement important.

Pour autant, il existe encore de fortes différences de perception entre les hommes et les femmes. Par exemple, 77 % des femmes perçoivent un réel engagement de leur organisation, contre 86 % des hommes. Les hommes voient donc davantage l’engagement affiché que les femmes.

Sur le vécu du sexisme, les écarts sont également importants : trois femmes sur quatre déclarent être confrontées à des blagues sexistes, et ce chiffre ne diminue pas, malgré la communication. Deux femmes sur trois affirment avoir vécu un comportement sexiste en réunion, alors que ces situations restent quasiment invisibles pour 64 % des hommes.

Hommes et femmes voient les actions de communication, d’information et de sensibilisation, mais dans les faits, ce sont majoritairement les femmes qui en subissent les conséquences. Nous devons donc continuer à travailler ensemble et à nous mobiliser pour mettre fin à ces comportements.

Pour illustrer l’ampleur du travail mené, en 2024, plus de 1 300 actions pour lutter contre le sexisme ont été mises en place en entreprise dans le cadre de Stop. Au total, 3,6 millions de salariés et d’agents ont été sensibilisés aux enjeux du sexisme, et 46 000 d’entre eux ont été formés pour comprendre comment tenter d’éradiquer ces attitudes, ces gestes et ces blagues sexistes.

Et pourtant, le baromètre 2025 montre que le sexisme demeure présent. Il est mieux identifié, mais il persiste. Nous devons donc continuer à travailler et chercher à progresser plus vite.

Eve : Quels indicateurs avez-vous mis en place au sein de L’Oréal ou du collectif Stop pour mesurer l’impact de vos actions ?
Anne-Laure : C’est surtout dans le cadre de Stop que nous avons mis en place des indicateurs. Nous avons créé un baromètre lancé tous les deux ans : 2021, 2023, 2025.

Les entreprises signataires peuvent se mesurer elles-mêmes, comparer leurs résultats à ceux du collectif Stop et à ceux d’un échantillon national. En 2025, nous avons recueilli 132 000 réponses, contre 90 000 en 2023. L’échantillon est donc très significatif.

Les résultats montrent très clairement que les entreprises engagées dans Stop, qui travaillent activement sur le sexisme, obtiennent de meilleurs résultats que l’échantillon national. Quand une entreprise s’engage, cela produit des effets.

Cela ne va pas aussi vite que nous le souhaiterions, mais cela fonctionne. Le message clé, c’est donc de continuer à travailler, à informer, à sensibiliser, à former, à faire prendre conscience du rôle de témoin et à prévenir les situations de sexisme, parce que ces actions portent leurs fruits.

Eve : Quels seraient tes conseils pour créer une action de formation importante, sur le fond, la forme et les messages ?
Anne-Laure : Je ne sais pas si je peux me considérer comme experte de la formation, mais j’ai une préférence pour les formations en présentiel plutôt que pour les formats entièrement en ligne.

Nous avons développé un e-learning pour Stop, qui constitue une excellente base. Mais les formations en présentiel, avec des mises en situation, des jeux de rôle, de la réalité virtuelle permettant de se mettre à la place d’une personne victime de sexisme, peuvent être particulièrement révélatrices et faire prendre conscience de l’importance du sujet. Ce sont de très bons leviers de formation.

Je reste convaincue de l’importance de l’engagement visible des entreprises, notamment sur la tolérance zéro. Je suis très fière qu’au sein de L’Oréal, chacun sache qu’il existe une politique de tolérance zéro vis-à-vis du sexisme. Cet engagement est affiché partout : à l’accueil de nos sites, dans les ascenseurs, sur nos écrans. Tous les collaborateurs et collaboratrices du groupe savent ainsi qu’il n’y a aucune tolérance pour le sexisme. Pour moi, c’est essentiel, c’est la base.

Eve : Qu’est-ce que tu conseilles aux entreprises pour lutter contre le sexisme de manière concrète et efficace ?
Anne-Laure : Ce qui me semble essentiel, c’est que les entreprises peuvent s’appuyer sur le dispositif Stop au sexisme ordinaire en entreprise, porté aujourd’hui par l’Association Française des Managers de la Diversité (AFMD).

La première chose que j’ai envie de leur dire, c’est de rejoindre le mouvement et de signer l’acte d’engagement. Signer cet acte, c’est montrer à l’ensemble des salariés que l’on prend le sujet au sérieux et que l’on souhaite s’investir. C’est entièrement gratuit, et j’encourage toutes les organisations à le faire.

L’acte d’engagement est signé par le comité de direction. On peut également le faire signer par les collaborateurs et collaboratrices, qui prennent connaissance des huit points, en comprennent le sens et s’engagent à leur niveau pour lutter contre le sexisme ordinaire en entreprise.

La formation est ensuite essentielle. Dès qu’on est signataire de Stop, on peut déployer le module e-learning créé dans ce cadre, et bénéficier de conseils sur d’autres formations existantes. Former le personnel est clé.

Il est également important de communiquer et d’afficher la tolérance zéro. Rendre visibles les valeurs de l’entreprise, les afficher à destination de tous les collaborateurs et collaboratrices, mais aussi des personnes extérieures qui entrent dans l’entreprise, est déterminant. Le sexisme interne est intolérable, mais le sexisme venant de l’extérieur l’est tout autant. En affichant clairement la tolérance zéro dès l’accueil, tout le monde est informé que le sexisme n’a pas sa place dans l’entreprise.

Enfin, la mesure est indispensable sur les sujets de diversité. Participer au baromètre Stop au sexisme, organisé tous les deux ans, permet de se mesurer, de comparer ses résultats à ceux d’autres entreprises, d’obtenir des chiffres pour sa propre organisation, de mettre en place des actions et de vérifier si elles fonctionnent. La mesure est un levier clé pour progresser et éradiquer le sexisme.

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